Les bibliographes

« Interpréter », de Freud à Lacan, de « dire » au « dit » par Dominique-Paul Rousseau

Dominique Paul Rousseau nous emmène sur une trajectoire, celle d’un signifiant : « Interpréter ». Son texte, comme une comète, traverse les acceptions, les références et nous invite, dans son sillage, à poursuivre notre propre recherche.

Dans « Interpréter l’enfant », il y a bien entendu « interpréter ».

Freud, dans ses Études sur l’hystérie, interprète les symptômes (1895) : il les déchiffre comme des rébus où les mots s’incarnent dans le corps de ses patientes. Puis, avec sa Science des rêves (novembre 1899), il en révèle le sens de réalisation d’un désir qui habite les songes grâce à la découverte de la condensation et du déplacement. Enfin, avec sa Psychopathologie de la vie quotidienne (1901), ce sont les oublis, les souvenirs-écrans, les erreurs, méprises, maladresses, actes manqués et accidentels, les lapsus dont les contenus refoulés qui s’y trouvent cryptés, qui sont mis au jour.

L’interprétation est donc un déchiffrage.

Pour autant, elle « n’est pas une technique »1, c’est-à-dire une application de procédés standardisés dans la mesure où la psychanalyse est une « casuistique ». Non, « l’interprétation freudienne c’est essentiellement une traduction »2 . À cet égard, on retiendra le sens trois du Petit Robert pour « traduire » : « Manifester aux yeux d’un observateur un enchaînement, un rapport. » « L’observateur », c’est l’analysant et, « les yeux », sont plutôt ses oreilles. Quant au « rapport », il peut être homophonique, par exemple ? (« Mon chef, mon n+1 »… « haine + 1»), grammatical (« Ma mère ne cesse de m’appeler »… « à moins que ce ne soit vous qui ne cessiez d’appeler votre mère »), logique3 (« ça m’est insupportable et je le fais quand même ! »… « Je ne te le fais pas dire ! »4). La traduction consiste donc à « renvoyer au sujet son propre message sous sa forme inversée » selon ces trois modalités décrites par Lacan.

Mais l’interprétation se heurte à un problème : le réel est intraduisible. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut rien interpréter parce que du coup, il n’y aurait plus « d’expérience analytique »5. Mais ça veut dire que l’interprétation est là pour souligner cet intraduisible. Le réel, soit : qu’il n’y a pas de rapport sexuel.

« …puisque le travail est reconnu, à l’inconscient, du chiffrage,- soit de ce que défait le déchiffrage »6, alors les formations de l’inconscient sont déchiffrables, la suite de la citation nous enseigne que ce chiffrage de l’inconscient : il ne faut point se hâter de le défaire. Tout un pan de la clinique des psychoses montre au contraire comment chiffrer est une solution. Alors, comment faire ? Sans doute, ne pas trop se précipiter pour interpréter, soit de s’autoriser à déchiffrer.

« L’embrouille, car c’est bien fait pour ça, commence à l’ambiguïté du mot chiffre. »7. Car le « chiffre » pose un problème de double nature8 : nature de sens et nature de pas-de-sens, c’est-à-dire de réel. Un côté sens, déchiffrable, traduisible et un côté jouissance, indéchiffrable, intraduisible. Là, sans doute se tient l’analyste, en équilibre dans son acte.


1 Miller, J.-A, « Le mot qui blesse », La Cause freudienne, n° 72, 2009, p. 133.

2 Ibid, p. 135.

3 Lacan, J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 491.

4 Ibid, p. 492.

5 Miller, J.-A, « Le mot qui blesse », op. cit., p. 135.

6 Lacan, J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 554.

7 Ibid.

8 « …les nombres qui sont du réel quoique chiffré, les nombres ont un sens, lequel sens dénonce leur fonction de jouissance sexuelle. », ibid.