Ponctuations

Interpréter le symptôme de l’enfant par Hélène Deltombe

À plusieurs reprises au cours de son enseignement, Jacques Lacan a souligné que l’enfant prend le langage très au sérieux. Cette remarque est à elle seule une indication précieuse pour l’analyste qui, en étant attentif à chaque mot prononcé par l’enfant, peut lui permettre de s’y arrêter et d’en découvrir le poids de vérité : de quel savoir les mots sont-ils porteurs pour l’enfant ?

Au-delà des multiples sens qui se précipitent autour d’un mot, il y a l’amour du signifiant en tant que tel, ce que Freud spécifie ainsi : « Lorsqu’on lui a raconté une belle histoire, il veut toujours l’entendre à nouveau, à l’exclusion de toute autre. Il veille à ce qu’elle soit répétée mot par mot. »1 Lacan a observé la même chose et il a formalisé ce désir de l’enfant en donnant la signification de cette « exigence que le conte soit toujours le même » : il a pensé que « cette exigence d’une consistance distincte des détails de son récit, signifie que la réalisation du signifiant ne pourra jamais être assez soigneuse dans sa mémorisation pour atteindre à désigner la primauté de la signifiance comme telle »2.

L’enfant tente de juguler son angoisse en s’inscrivant par la parole dans le champ du langage, en se saisissant du signifiant comme « appareil de la jouissance »3, mais ce qu’il ne peut symboliser de son rapport à la jouissance, il l’exprime par le symptôme, « nœud de signifiants » dans le réel.

Le symptôme, s’il parvient à s’inscrire comme symptôme analytique dans la relation transférentielle, s’offre au déchiffrage et à l’interprétation. Dans sa « Note sur l’enfant », rédigée en 1969, Lacan souligne que chez l’enfant, « le symptôme peut représenter la vérité du couple familial » et que « c’est là le cas le plus complexe, mais aussi le plus ouvert à nos interventions ». Pourquoi « plus complexe » ? Parce que ce n’est pas une relation duelle, c’est un rapport à un homme et une femme qui tentent de faire consister le rapport sexuel qu’il n’y a pas. L’enfant les fait exister comme parents qui fondent avec lui une famille, c’est-à-dire une institution avec ses lois, ses buts et son fonctionnement. La fonction de lien qu’il assure comporte une dimension symptomatique, celle de faire exister entre eux le rapport sexuel. Par leur désir, ses parents lui confèrent une place, et l’enfant en manifeste la dimension de vérité par son comportement et sa prise de parole. Dans le processus d’appropriation des signifiants de son père et de sa mère, l’enfant est porteur du malentendu entre ses parents, ce qu’il traduit sur un mode symptomatique faute de pouvoir le déchiffrer car il y est aliéné, et « c’est le réel qui permet de dénouer effectivement ce dont le symptôme consiste, à savoir un nœud de signifiants »4. Il est fréquent d’ailleurs que chez l’enfant, le symptôme se présente comme « événement de corps »5, mais néanmoins dans un rapport dialectique d’aliénation aux signifiants de ses parents. Il s’agit pour l’analyste de les mettre au travail avec l’enfant pour le dégager de cette place de symptôme du couple familial pour découvrir son propre désir. L’analyste cherche dans chaque cas comment permettre à l’enfant de passer de sa position de symptôme de ses parents à celle de pouvoir préciser ce qui fait symptôme pour lui, symptôme dont il se fait le partenaire pour le déchiffrer : « Quand le symptôme de l’enfant vient de l’articulation du couple père-mère, il est déjà pleinement articulé à la métaphore paternelle, pleinement pris dans les substitutions, et donc les interventions de l’analyste peuvent rallonger le circuit et faire que les substitutions se poursuivent. »6

À cette configuration où « le symptôme de l’enfant se trouve en place de répondre à ce qu’il y a de symptomatique dans la structure familiale », Lacan oppose une alternative, celle où « le symptôme qui vient à dominer ressortit à la subjectivité de la mère »7. Dans ce cas, l’enfant est pris dans le fantasme maternel, il est assigné à une place fixe, celle de condenser la jouissance maternelle, ce qui l’empêche d’entrer dans le circuit de la demande. L’enfant, objet de la mère, sert de bouchon à son angoisse et « n’a plus de fonction que de révéler la vérité de cet objet »8. La jouissance, parce qu’elle est présentifiée, n’est plus à révéler par l’interprétation analytique. L’enfant, captif de cette jouissance, la soutient, de telle sorte que sa mère méconnaît cette vérité. Il en souffre mais son symptôme « se présente à la limite comme un réel indifférent à l’effort pour le mobiliser par le symbolique »9. Il arrive néanmoins que l’enfant lance un appel pour être délogé de cette place et l’analyste y répond en cherchant avec lui une suppléance au Nom-du-Père forclos dans sa relation à sa mère.


1 Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1986, p. 45.

2 Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 60.

3 Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 52.

4 Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 516.

5 Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », La Cause freudienne, n°44, Paris, Seuil, février 2000, p. 17.

6 Miller J.-A., « L’enfant et l’objet », La petite Girafe, n°18, décembre 2003, pp. 7-8.

7 Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, opus cité, p. 373.

8 Ibid.

9 Miller J.-A., « L’enfant et l’objet », op. cit. p. 8.

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