Orientation

« C’est l’éclat de rire qui décide » par Clotilde LEGUIL

AVANT TOUT

Avant tout, nous voulons saluer ici celles et ceux qui sont tombés la semaine dernière sous les tirs ciblés de trois meurtriers. Ces tirs ont déchiré le tissu fragile de ce qui relie les hommes entre eux, faisant apparaître sous sa trame la face grimaçante des dieux obscurs et leur soif insatiable de sacrifices. Pour les vivants, l’effroi devient alors compagnon de la douleur du deuil. Nous remercions Clotilde Leguil de nous avoir autorisé à publier un extrait de son billet paru dans Lacan Quotidien n° 453 sous le titre « Avec Freud et Lacan, nous sommes Charlie ». Elle y fait valoir en effet l’acte de l’interprétation comme le cristal de l’acte même de parole, se hissant à l’occasion à la hauteur de l’éclat de rire produit par le dessin de caricature.

Daniel Roy

« C’est l’éclat de rire qui décide » par Clotilde LEGUIL

Comme le disait Charb, « c’est l’éclat de rire qui décide ». Qui décide quoi ? Qui décide si le dessin est bon, mais aussi si le message passe, s’il a trouvé un sens par-delà la censure, par-delà les discours bétonnés et sclérosants, par-delà la peur de dire et de penser. Comme le fait l’inconscient, le dessinateur montre avec des images le non-dit du discours que l’ordre courant tient sur lui-même. Le dessin de caricature, comme l’inconscient avec ses rêves, ses lapsus et ses actes manqués, nous réveille, nous dérange, nous réchauffe en produisant un éclat de rire.

Jeudi 8 janvier 2015, pas une seule séance d’analyse à Paris qui ne commence par évoquer ce qui s’est produit la veille. Nous venons de perdre Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Honoré et les autres. D’un seul coup. Tous ensemble. En quelques minutes. Nous sommes sous le choc, que nous les connaissions de près ou de loin, que nous soyons jeunes ou vieux, hommes ou femmes, bourges ou beaufs, bobos de Paris ou prolos. Car avec eux, nous n’avons pas seulement perdu des dessinateurs, des journalistes, des satiristes, des figures de la presse parisienne, nous avons perdu une puissance de parole et d’interprétation qui incarne aussi l’esprit d’une époque. Parce que l’intégrisme a visé à travers eux non seulement la liberté d’expression, mais l’art de l’interprétation. Parce que dessiner, représenter, montrer, c’est interpréter. Si ce crime nous atteint, nous, analysants et analystes, c’est qu’il vise l’acte même de l’interprétation. Il dit : « vous n’avez pas le droit d’interpréter ». Or l’interprétation, c’est l’élan vital du langage, le souffle de la parole, la puissance du symbolique. Notre engagement du côté du droit à la parole en tant qu’elle nous fait être, fait que nous aussi, analysants et analystes, avec Freud et avec Lacan, nous sommes CHARLIE.

Lacan Quotidien consacre ses numéros 450 à 456 aux événements de la semaine dernière. Vous y trouverez en particulier trois textes de Jacques-Alain Miller qui déplacent notre angle de vue sur cet objet complexe, désormais nommé « Charlie ».

Site : www.lacanquotidien.fr