Orientation

« Couper un enfant en deux ? » par Daniel Pasqualin

Un père m’amène sa fille, Claudia, treize ans, qu’il trouve insupportable, car elle fait « la vie » chez lui et aussi chez son ex-femme, la mère de Claudia. Quand elle est d’un côté – le père – elle fait tout pour qu’on la ramène de l’autre côté – la mère. Les parents séparés se disputent alors de plus belle quant à la garde de leur fille. Claudia a été jusqu’à fuguer de la maison et quitter l’école sans autorisation. Le père est angoissé par sa fille.

Je demande à Claudia ce qu’elle peut dire de cela ? Mais le père continue de parler et de reprocher à Claudia de n’avoir pas su choisir chez qui elle voulait vivre. Son père ou sa mère ? Il ne voit pas la réponse en forme de pantomime que la jeune fille m’adresse. Elle produit un geste qui dessine sur son corps une coupure qui la sépare en deux par le milieu.

Coupure en réponse au signifiant choisir  qui la percute. Pour ma part, je considère que c’est une grimace du réel qu’elle manifeste sans dramatiser. En effet, la jouissance du sujet ne s’attrape pas dans un message, elle réside dans la coupure. Je ne sais encore pas grand chose d’elle, mais j’accueille sa coupure. Claudia reviendra. L’écart nécessaire est creusé avec la demande paternelle, qui est à entendre aussi. L’entrée de Claudia dans la cure se fait comme un précipité de la coupure. Nous sommes ici, me semble-t-il dans une clinique du parlêtre, une clinique de la présence. Où « l’analyste aussi doit payer : – payer de mots sans doute, si la transmutation qu’ils subissent de l’opération analytique, les élève à leur effet d’interprétation »1 À la seconde séance, il est clair que je ne dois pas en rajouter, la marge est mince. Claudia m’amènera à une déclinaison – conjugaison de la coupure sur le corps par rapport à certains signifiants rencontrés dans son parcours. Parfois les parents se disputaient et la mère perdait la tête. Quand elle m’en parle, ça lui fait mal au cœur. La fillette qu’elle a été, a vu son père embrasser une autre femme : autre coupure sur le corps, cette fois ce sont les jambes qui sont coupées. Depuis peu, Claudia sent que son corps est le théâtre d’un conflit, cette fois la coupure est horizontale, qui sépare le haut du bas. Il se passe des choses « là en bas » que le haut du corps ne veut pas savoir. Le haut voudrait bien être un garçon, mais le bas pourrait bien être une fille ! Son corps change, se transforme. Bref, il va falloir interpréter cette jouissance qui la percute dans son corps, qui se loge dans ces coupures.

Et bien c’est pour cela que je me réjouis d’être le samedi 21 mars, chez les gens d’Issy ! Le jour J de la journée de l’IPE « Interpréter l’enfant ». J’y vais avec cette question précise, qui me taraude. C’est un immense laboratoire de travail lancé par Jacques-Alain Miller avec l’argument qu’il nous a donné, préparé par une fourmilière motivée et impatiente. Qui ne recule pas devant le fait de couper un enfant d’une part de lui-même pour qu’il en sache quelque chose, de ce qui l’a mordu dans son corps. Comme le disait Laurent Dupont dans son dernier édito, je viens pour faire un pas de plus… On y est presque !


1 Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 587.