Initiatives

Enseigner une langue : entre secrétariat et interprétariat par Sébastien Dauguet

« Je m’appelle Dico et j’ai rien à dire sur moi car personne me connaît sauf moi. » François Bégaudeau, Entre les murs.

J’enseigne l’anglais. Jordan est un élève de 4. Ses premiers résultats à l’écrit sont catastrophiques. A l’oral, étrangement, c’est mieux, comme s’il parvenait alors à « réciter » quelque chose de sa leçon. Les collègues ont des impressions proches, ce qui tend à me soulager mais ne me satisfait pas. Je remarque que je ne peux échanger avec Jordan, qu’il esquive mes regards. De plus, il oublie son matériel scolaire. Le jour de la rencontre parents-professeurs, je demande à voir le bilan de la classe de 5: Jordan a été déclaré « apathique » par le conseil de classe. J’écarte ce signifiant de mon esprit et décide d’être attentif à ce que dit Jordan. Je propose à Jordan de formuler lui-même le bilan des premiers mois. Il répond qu’il ne travaille sans doute pas assez. La phrase est convenue. La mère regarde son fils avec beaucoup d’admiration. Elle m’explique qu’elle est contente des notes qui concernent les verbes irréguliers. Je sens que quelque chose se referme dès la prise de parole de Jordan. J’explique qu’il y a un malentendu, que « Jordan ne paraît pas mesurer les enjeux de sa scolarité ». Je déplace le sujet : que veut-il faire plus tard ? Il ne sait pas. Je déplace à nouveau : qu’aime-t-il au collège ? Jordan s’effondre et semble découvrir qu’il n’aime que la technologie. Je poursuis : comment se sent-il en classe ? Les larmes coulent, Jordan me confie qu’il n’y arrive plus cette année, que ça va trop vite. Je m’exclame : mais pourquoi ne me l’as-tu jamais dit ? Que s’est-il passé ? Il me répond : je ne sais pas. Je note que ses réponses sont aussi adressées à sa mère. Je lance alors qu’il va être temps de se mettre au travail, que je refuse de le lâcher. Avec la mère, nous décidons d’un autre entretien deux mois plus tard.

Dans l’après-coup de cette rencontre, Jordan prend progressivement confiance en lui. Je comprends mieux comment il s’appuie sur ses camarades pour éviter mon regard. En anglais, les résultats atteignent un niveau qui favorise la confrontation à de nouveaux savoirs.

Au rendez-vous pris avec la mère, le père est présent. Jordan a maintenant une idée de ce qu’il souhaite faire plus tard, dessinateur industriel. Par ailleurs, les parents m’indiquent que leur fils sait se réserver des temps de travail séparés des temps de distraction. Alors que la mère tente, à un moment donné, de minorer ce qui s’est joué pour son fils, je lui dis « Non, je crois que Jordan nous a appris qu’il ne veut pas supporter de nouveau ce à quoi il était confronté au premier trimestre. » A la fin de la rencontre, Jordan me sourit, le père lui caresse la chevelure et me remercie pour ce que je fais pour leur fils. Le parcours de Jordan a des effets sur la classe entière. Du fait de ma propension à lui donner la parole, de la démonstration qu’il accomplit en acte de la possibilité de renouer avec les apprentissages, toute une partie de la classe auparavant silencieuse, surtout des garçons, se met à participer. Les résultats de la classe entière progressent. Au dernier conseil de classe, à ma grande surprise, un enseignant défend même Jordan pour qu’il puisse suivre l’option DP3 (Découverte Professionnelle 3 heures) l’année suivante. La fiche, complétée de sorte que quelque chose ne se referme pas à nouveau pour lui, a ses effets : la semaine suivante, nous apprenons que Jordan bénéficie de l’option désirée…