Tadikoi ?

Et si on faisait un livre ! par Nellie Quérat

K. qui savait tant de choses, ne savait ni lire ni écrire mais voilà en séance, il va fabriquer un livre et cela se transforme…
K. est accueilli depuis quatre ans en internat éducatif municipal. Il est aujourd’hui en CM1. Sa mère a fait la demande d’un accueil dans l’institution car elle « n’arrive pas à se faire obéir ». Elle se plaint également du fait qu’il casse beaucoup d’objets à la maison.

Lors de son arrivée, K redouble son CP. Il bouge tout le temps, n’écoute rien, parait dans son monde, joue tout seul et surtout, il ne cesse de parler. De sa bouche semble sortir, tel quel, le commentaire d’émissions de télé. Il parle de planète, de satellites, d’armes de guerres, de trains…avec un vocabulaire technique très précis. Il épuise tout le monde dans l’institution.

Lorsque je le rencontre, K. parait ravi de la proposition qui lui est faite par ses éducateurs de venir parler à la psychologue, lui qui « adore parler de tout, à tout le monde, tout le temps ! » comme il me l’annonce lui-même lors de notre premier rendez-vous. Il semble pris dans un flux de parole à l’infini. En même temps qu’il parle, son corps s’agite. Il trépigne sur sa chaise et ses doigts se baladent sur la table jusqu’à ce qu’ils saisissent des objets. K parle mais ne me parle pas.

En revanche il semble très intéressé par les Lego dans mon bureau. K se met à construire. Il m’explique comment il s’y prend, tel un professeur. Il passera de nombreuses séances à construire un camion qui roule. Il le construit de manière minutieuse avec beaucoup de détails. Une fois réalisé, il s’amuse à le projeter de toutes ses forces contre le mur pour le reconstruire ensuite à l’identique.

K. continue à venir régulièrement en séance et construit : « Quand j’étais petit, je ne savais pas à quoi ça servait les mains, maintenant je sais, ça sert à tenir ! » s’exclame-t-il. En effet, ça lui sert à tenir et à se tenir, cela ferme son corps qui part en morceaux. Quand K ne tient pas un objet en main ce sont ses propres doigts qu’il tient refermés sur sa main.

À la rentrée scolaire suivante, K est passé au CE1, mais il ne sait toujours ni lire ni écrire. Comment se fait-il que ce garçon qui sait tant de choses, qui a accumulé tout un savoir technique, ne puisse apprendre ?

Un jour cette idée lui vient : « Si on faisait un livre ! ». Il distribue les rôles de chacun. Il fabrique le livre et j’écris le texte qu’il me dicte car il me rappelle qu’il ne sait pas écrire. Ce livre est en trois dimensions avec des découpages, des collages, et des surprises à chaque page. Je sollicite son aide pour écrire le titre. K. consent à ce qui est un véritable effort pour lui. Il é trace un L et un T. Je lui fais remarquer qu’il sait très bien écrire quelques lettres et lui demande comment il a fait. Il me répond : « le T c’est comme une table mais avec un seul pied ! ». K n’écrit pas les lettres, il les construit comme avec des Lego.

K affectionne cet objet-livre qu’il demande à emporter avec lui. Ce livre, cet objet particulier, fait lien avec les petits camarades en même temps qu’il permet à K. de mettre à distance les adultes qui vont s’intéresser plus à ce qu’il fabrique qu’à ce qu’il est. C’est ce qui relie et qui sépare à la fois.

À l’internat, K est désormais connu et reconnu pour ses qualités de constructeur-réparateur. Il circule à travers les différents lieux de vie pour réparer les jouets cassés, monter des mécanos un peu compliqués…

Il commence à lire et à écrire. À l’école, il bénéficie aujourd’hui d’une AVS qui consent à lui offrir son aide pour construire des maquettes du Titanic. K les présente ensuite à l’ensemble de sa classe.