Initiatives

« Fontaine » ou l’émergence du sujet par Katthialine Pouliquen

Grâce à un Autre accueillant, Tom peut s’extraire de sa position de « poupée de chiffon » pour prendre goût à la promenade vers la grande fontaine.

Tom est placé en famille d’accueil depuis qu’il a deux ans suite à des signalements de la PMI (Protection Maternelle et Infantile). Privé de soins élémentaires et en grand danger, les services sociaux le décrivent avec le terme de « poupée de chiffon » dans le dossier qui accompagne son accueil à l’hôpital de jour l’Île Verte.

À son arrivée dans l’institution, Tom a cinq ans, il est chétif, hurle quand il est seul, tombe de sa chaise quand l’autre ne le regarde pas. Il parle peu et laisse échapper dans un murmure « bonhomme » ou « rouge », signifiants qui qualifient tout ce qui entoure Tom. Il s’accompagne d’un objet minuscule dans tous ses déplacements qu’il tient du bout de ses petits doigts.

Un an après son accueil, Caroline et moi lui proposons un atelier à l’extérieur de l’Île Verte, une promenade le jeudi après-midi suivie d’un goûter, avec un autre petit garçon, Karim. Tom s’offre rapidement aux attaques de Karim, riant, s’agitant dans le mouvement, mettant son petit objet à portée, se faisant lui-même l’objet malmené. Tom est au bord: au bord du chemin, au bord du lavoir de St Macaire comme suspendu. Il borde son corps avec les nôtres tantôt à droite collé à Caroline, tantôt à gauche collé à moi. De temps en temps il est comme propulsé vers l’avant, ses petites jambes s’emballant, entraînant son corps dans des mouvements complètement désordonnés. Il finit par faire des tours sur lui-même avant de s’arrêter net sur le chemin et nous rejoindre. Dans la voiture ses yeux sont branchés sur le décor qui défile, il s’absente comme hypnotisé par ce défilé, s’agite et laisse échapper des petits bruits de bouche très aigus.

Quand Philippe prend le relais de Caroline à l’atelier, il n’en dit rien. Il est en plan devant la portière de la voiture, devant son gâteau emballé et nous avons très vite le sentiment que nous le promenons. Nous ne faisons pas à sa place et plutôt que de faire consister celle où il est à notre merci, nous lui indiquons qu’il a quelque chose à nous dire, que nous ne croyons pas que cela se passe sans lui, et nous décidons de remettre en question son inscription à l’atelier. Quand, la semaine suivante, nous lui disons que nous en avons parlé à la réunion, Tom nous regarde par dessus ses lunettes, immobile, la bouche grande ouverte et il dit d’une voix forte et claire: « Fontaine! ». C’est la fontaine de la Baume devant laquelle nous passons tous les jeudis. « Allons vite voir cette grande fontaine de la Baume qui intéresse Tom !» Tom dit : « Oui ! Oui ! Oui ! ».

Dès lors, il est en avant de nous sur le chemin, s’engage, nous confie son objet pour ouvrir la portière de la voiture. Il dit : « Baisse-toi » si une branche gène le passage. Indique : « Comme ça ! » en le faisant pour nous montrer. Il est là et le dit : « Connais toi ? Connais moi ! Connais St Martial ? Petit promenade. » Et à propos de son objet : « Regarde ! Tu vois ? Promène partout moi ! »