Ponctuations

Quelle interprétation dans la psychose ? par Frédérique Bouvet

Sa lecture est incontournable, le texte ouvre à une réponse inédite à la question de l’interprétation dans la psychose et au-delà.

Dans son texte d’orientation1 pour la prochaine JIE, Jacques-Alain Miller propose parmi les cinq initiatives, « Critiquer l’hallucination »2. Il évoque le rêve de la petite Anna et sa présentation dans le Séminaire VI3avec les principes de réalité, de plaisir et les processus primaire et secondaire. Concernant la critique de l’hallucination, il y aurait deux pratiques différentes. Soit, on joue « le gardien de la réalité », soit communiquer un procédé, c’est-à-dire que fait-on de l’hallucination ?

Au cours d’une cure avec un enfant, les voix entendues peuvent se moduler via le transfert comme l’avait dit Sonia Chiriaco4 notamment lors de son intervention à la première JIE mais aussi l’enfant peut en faire une construction en habillant avec des mots, les bruits, les cris entendus et opérer ainsi un début de nouage, réel, symbolique, imaginaire. Ainsi, Anatole, six ans, évoque lors des toutes premières séances, « des bruits dans la tête », ensuite « un orage » et enfin son cerveau qui lui parle. Ces bruits étaient entendus tout le temps et vont disparaître dans un premier temps uniquement durant les séances, puis complètement. C’est lors d’un événement que les voix ont réapparu mais ne font plus peur à Anatole. Il a continué son travail de traduction de ses hallucinations qui ont à nouveau rapidement disparu.

D’autre part, Éric Laurent a rappelé que le sujet psychotique « interprète de façon originale […] Il passe par l’expérience des paroles imposées qui sont des interprétations qui s’imposent à lui »5. Dans ce travail permanent de l’inconscient « à ciel ouvert », il va s’agir de recentrer le sujet sur des phénomènes élémentaires, les S1 isolés, de viser des points de capiton, « des points d’arrêts et de suspension »6.

Hugo vient me rencontrer par cycle depuis son entrée au collège. Il poursuit désormais des études supérieures. Cet adolescent témoignait d’une langue qui se délitait : « Je voudrais dire un truc éloquent mais je m’emmêle les pinceaux […] Je n’ai pas le sens des mots […] C’est un brouillis de sons qui ne veut rien dire » et c’est aussi ce que lui renvoyait ses copains. Les coqs à l’âne étaient nombreux. Hugo parlait sans arrêt, se plaignait de l’envahissement de ses pensées incessantes, d’un automatisme mental. Qu’est-ce qui peut alors faire point d’arrêt ? À chaque séance, je tentais d’introduire une coupure de manière à ce que la langue ne soit plus compactée. Son rapport à cette dernière s’est modifié. Hugo a trouvé un signifiant – un de mes tics langagiers qu’il a prélevé –, celui de « bref » pour faire point de capiton. Les coqs à l’âne ont disparu. Je fais l’hypothèse de la construction d’un trait partiel d’identification qui est venu fixer la signification7. Il y a une accroche de la jouissance par la chaîne signifiante qui permet un capitonnage. Il était aussi très persécuté par le regard. Le moindre déplacement était source d’angoisse. Arrivant en séance avec un MP3, Hugo s’étonna de ne pas avoir vu le temps passé, occupé à écouter sur son trajet une émission d’un de ses sujets de prédilection. Il va alors circuler avec cet objet moderne en ville, véritable prothèse qui localise le regard et la voix, en faire un usage particulier en créant des archives sonores. Plutôt que de frapper celui qui l’énerve, il s’enregistrait « en balançant son humeur du moment ». La voix et la jouissance sont ainsi localisées et le MP3 l’arrêtait quand il était au bord d’un passage à l’acte. Hugo réalise aussi régulièrement des diaporamas pour ses exposés qui ont beaucoup de succès mais aussi pour des fêtes ce qui lui permet un nouveau lien social. Il a d’excellentes notes à ses oraux lors de ses examens, s’exprime désormais avec aisance.

Dans nos sociétés contemporaines, l’ordre symbolique a changé, le réel est sans loi, plus dénudé. Nous constatons que de nombreux sujets psychotiques consultent désormais que ce soit en institution ou en cabinet. Depuis La convention d’Antibes, les enseignements de J.-A. Miller et d’É. Laurent ont permis de lire autrement la psychose au quotidien. Si l’inconscient interprète davantage dans cette structure, il reste au sujet psychosé la possibilité d’une rencontre avec le désir particularisé d’un clinicien et d’un accueil sur-mesure.


1 Miller J.-A., « Interpréter l’enfant », Collection de la petite Girafe, no2, Paris, Navarin, 2013, p. 15-26.

2 Ibid., p.25-26.

3 Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, La Martinière / Champ freudien, p. 93-99.

4 Chiriaco S., « Modulations de la voix », Collection de la petite Girafe, no1, Paris, Navarin, 2011, p. 91-96.

5 Laurent É., « Interpréter la psychose au quotidien », Mental, no16, 2005, p. 18.

6 Ibid., p. 19.

7 Stevens A., « Désarrois et inventions dans la psychose », Le Pont Freudien, 2001.

Consultable sur : http://pontfreudien.org/content/alexandre-stevens-d%C3%A9sarroi-et-inventions-dans-la-psychose